Voyaduo 4


Les mots et les mois rentraient difficile dans leurs galettes magnétiques de la cité haute.
C’était un temps d’urgence où "D'il" passait tout son temps à soupirer, l’impression d’être dans une course avec un retard, un retard considérable,
vite plus vite vite. mais cela donnait lent et encore plus lent et arraché. Une course effrénée où les retardataires tomberaient dans l’inexistence,
dans l’oubli invisible. Etait-ce la porte de l’artisan universel ? Les chemins de l’ouvrage, les prémices de l’unité corporative au 7e bouton, là,
au sortir de l’ascenseur dans cette ruche, dans cette case avec toutes ces autres vies amies, cette bouffe démarrée sans un mot et puis ce coulis
dans les verres et ce point de jonction avec le rire.
La rigolade s’écoulait dans la rivière des soirs, des midis à la va-vite, l’exploration encore toujours dans la tête,
et le son entra, dans un éclat de rire, la bouche était énorme et ouverte, à la plus grande grosseur, blanche comme rivages-dents, rouge comme lèvres,
elle faisait un cercle d’où sortaient rires, gloussements, râles. C’était une planète ouverte, où l’on pouvait entrer comme dans ce son d’éclat,
dans cette bouche et dans ce rire de l’univers.

 
Le jour tombe sur les Zup européennes. Tout tombe et le désespoir incompréhensible. Il est l’heure de rentrer, manger, dormir, travailler des milliers de jours.
Dix milliers stop retraite : s’il reste l’énergie, le cerveau clair et simple qui a bien tourné… ?
  Nous voyons cela de notre lucarne, une vitre de passager.
Il y a des gens qui ont l’air d’aller très bien… des gens en lutte, ou qui vivent leur choix, ou qui compensent, qui compensent énorme.

La TV et le vin sont allumés maintenant.

Une jolie brune moulée de beige passe. Elle a des étoiles blanches sur les fesses, ses fesses où toutes les lignes de la cité convergent, converge 
le regard s’endort sur ses hanches déjà à demi engouffré dans le béton.
      Sur les étoiles qui tombent         Découvrir les hanches, en jouer.
Le disque va se terminer. « Ils »  mangent, le magnéto est en route, les fourchettes, le vent, les bougies,
le blanc de la jouissance,
le blanc des murs, du ciel et de l’heure.
 
Ils quittaient le son béton et l’errance continuait. De grands moments : spectacle, à Avignon ou ailleurs. « Ils » venaient d’avoir leur première sono,
c’était dans une cave de Beaumont Auvergne. Daval et Chane en avaient fait leur laboratoire cinétique, avec rien, isolés, sans contact avec le grand média,
ils font eux du cinéma. « Ils » avaient atterri sur leurs pistes. Daval était, dans les arrière-salles de café pour le synopsis, ensuite le scénario est conté,
étalé dans les cuisines, étudié en bibliothèque et en flash de culture, transformé par les restrictions du fric et du réel.
Chane a construit les visages et les couleurs, le jeu de l’héroïne, et sa danse dans le quotidien. Alban a pris le personnage dans sa marche,
ouvert ses yeux sur l’intérieur de l’image ciné.
Il faut, ameuter familles, proches et même les lointains, pour aider de toute sorte d’utilité à l’impossible.
Et un matin, très tôt, le tournage commence : contre film, trauma, adimo, psychédélire, tempora : montagnes et chemins chaque midi pour le duo,
à prendre l’air de ces films, dont « ils » venaient de faire la musique, dans cette cave cinématographique et cachée, prémices, essai de laboratoire futur.

         Zoom froid dans le camion / Froid place de Jaude / On tourne une scène de rue à Clermont / la caméra à l’oeil d’un conteur,
un personnage du terroir sorti d’un excès de nuit. Un personnage de brume sans âge, qu’enfant nous voulions avoir comme ami nous amenant de ports en cavales /
Accordéon de mariniers qui valse et vient s’ouvrir déchiré comme crinolines / senteur de moisi / puis de friture, la vie des haltes de la mer /
Caussimon dans un vieux film TV marchant sur le quai jusqu’à la passerelle / Brouillard d’un navire à demi englouti /
Des vieux journaux s’effritent d’une centaine d’automnes. Ils montent par des escaliers en gravats / au haut du château blessé.
Les portes et les fenêtres s’ouvrent des mains du vent / Des oiseaux araignées percent des vitres de cris aigus /
Des plafonds s’écrasent sous les cordes basses / royaume enseveli sous les caves jonchées de présences /  éventails mités /
une lettre d’amour / des papiers de notaire / de la poudre pour l’estomac / un miroir piqué montreur de vieillesse / l’écho envahisseur du vide du temps
/

                 
 
 
       Aller découvrir le lien
                   Entre tous ces appels, ces courants
                                Ces univers que nous sommes
                       Le temps d’une seconde,
                            Aller conquérir le lien
          C’est à l’instant où je prends le verre
                   frottements de corde
                            De la caresse à l’éclat
La guitare s’allume d’étincelles acides
                   Soudures à l’arc,   blesse          - regard
Compose un corps d’alliage putain et vierge
Une chair en fusion
                   Femelle ailée, amie des hivers
                            Sur le mur, là-bas              du sculpteur
Qui de son bois effile une longue fille des terres sèches 
                        Les femmes de bois et de métal regardent sa compagne
  Des gens parlent en fond de salle
               Je joue d’autres orages
                                                                     Quand s’oublie leur présence

Projeter la musiq arrière
les yeux de glace
zoom rouge   sensible
Du piano        dans les cheveux
Du piano        Jagger blanc
la voix de l’eau
le sommeil, la marche, les vagues
souvenir rose violacé pellicule
solo bleu de rires
et l’eau des images sans savoir
palace            californien
temporel-       l’institut des voyages
vieux rock n’roller
oracle eau jaune
jour où le souvenir est le vide
le début dans un costume blanc
cinéma dans les longs cheveux
l’eau se referme et les yeux
            vitesse du fugitif          inévitable vitesse
            le rêve et ces nues
            la grâce immense
            Guimbarde synthétique — l’oubli total
            glace  refus   avalanche
            Mais que nous manque-t-il ?
Justement peut-être ce laboratoire, une écriture, une ancre.

        
La TV marchait, nous étions arrivé pendant Human,
un atterrissage en airplane, en cabine téléphonique puisqu’on se posait chez Jean-François Morange, un rock-poet.

Andrews Fertier montait chercher sa musique vers son Orient, vers lui, l’Orient immense, aimant jaune où se colle toute l’interrogation de la blancheur de nos savoirs.
il allait
créer un cémaforre où il ferait regarder le handicap autrement.
Répé à Paris près des Lilas. Thérèse joue du clavier rouge et un théâtre dont elle dirige la lumière et le son. Ils vivent au 3e étage.
spot bleu bois et automne dans un lit avec deux marches d’où l’on peut se jeter dans la nuit liquide et en soie. Le long, les vitres, la montagne, les flancs antiques.
Long tréteau avec une dizaine de machines à écrire qui tapent, incessantes, toutes les lignes futures de la bibliothèque - miroir des bruits de la tête,
les choeurs du vent et du ciel glissent sur les parois, la musique est très forte, vient du centre de la pièce comme un lieu catalyseur
mélangeur de temps qui détient la formule.
Et on revient toujours pour la trouver puisqu’elle est là, dans son infinie présence, là, dans cette mansarde-palais
avec sa formule où nous sommes allongés, vautrés, lascifs, dans le quatuor du temps pensif, du temps à vivre comme un livre d’instinct.

 
         « Toi qui lis ma lettre épaisse, j’avais tellement envie de t’écrire, lumière qui jaillit sur le noir de l’attente, comme un Noël à nous, isolés dans notre météore.
Ne passe jamais sans t’arrêter. Il y a toujours une place pour la présence, le passage, un regard, deux mots, deux minutes, un repas particulier,
un après-spectacle, un extraordinaire, une journée, une nuit, un amour hors-temps, une vie une infinie, un instant. Juste moins qu’une seconde des yeux,
c’est ce que nous avons à vivre chacun de notre route parallèle.

Comme un orage de mots et ses abîmes, que tu prenais parfois comme une blessure, un viol, une explosion de souterrain désordre,
ou une source de ricanements, c’était ma longue naissance, ce fût la nôtre, ensuite. Simplement une cassure de l’habituel,
un jour, alors que la machine des sociétés nous avait numérotés, programmés pour sa trajectoire. Un jour, nous avons réussi,
presque par hasard, à l’embrayer, la bloquer une heure et sortir du programme, filer, à toute aventure, sans savoir. C’était simplement notre histoire,
une histoire de miroirs, de regards : le tien, où parfois nous avons trouvé la même cassure. Il est important de se rencontrer, savoir que tu existes au fond.
Maintenant nous sommes livrés à nos rêves.

         Attention, nous sommes aussi prévus tous, codés, branchés sur leurs cadrans, la bonne conscience de la machine, la zone inévitable, la tache.
Pourtant nous sommes aussi aux commandes d’autres actions, dont le projet est la multitude, des longues naissances, des déserteurs, des exceptions,
des fugitifs, et en attente du jour, où le nombre d’exceptions sera plus grand que le chiffre prévu par les ordinateurs pouvoirs.

Nous sommes là, à chercher la demande secrète, la sortir de nos routes, faussées par tant de brisures                                 Trouver la demeure secrète.
  

 
 
Nous sommes arrivés à un point où il faut créer le laboratoire !
Se forger un peu plus dans la tête le désir d’avoir son laboratoire ! sa piste d’essais pour passer et trouver sa voie ! La fixer. 
Autre chose que la course incessante et oubliée du spectacle inconnu qui tourne à des centaines d’exemplaires, galères essais ou envols,
mais incessant, oublié, survie inconnu et qui tourne.

Alors la journée file comme des années, grandiose ou difficile, impossible ou spirituelle. Le soir noir brillant et musclé est venu.
La nuit androgyne sauvage et pure, la nuit romantique de tout ce qui reste. C’est le moment.
A travers le hublot météorique, Giono, Léo Ferré, Jean Cocteau, Florian Schneider, Ralph Hütter, mes androïdes, avaient aussi laissé ce message de concept.
Oui tu vois! pas un livre ! une boussole plutôt, une lettre qui ne se termine pas d’être : ni chanteur, ni musicien, ni poète. Explorateur seulement.
Il y a un tel bordel dans les cartes ! Remarque, il faut les mélanger pour avoir les signes précis, toutes les indications, le balayage des visions
dans tous les sens du vouloir vivre, la compréhension dans l’infiniment simple… Un lieu point magique,  une constellation de circonstances,
une musique encore plus personnelle sortait du laboratoire.

Mais où était ce laboratoire ?
Dans les tournées. Précisément… un foyer de jeunes travailleurs à Nantes, il eut besoin d’écrire un cahier de route,
au lieu de balancer, malaxer toutes ses pensées sur le show et sur les êtres qui l’entourent.

« Faire tourner un cinéma déformant de scènes furtives, l’écrire, porter le balayage des visions tournées dans tous les sens du vouloir vivre ».
il se demande, dans le restaurant où il démarre les cahiers  - « Ce temps, comment peut-il être vécu à deux ? »
Et « elle » dans cette histoire ? Il ne peut que répéter :
« C’est un mystère ! On ne parle jamais des mystères… Elle est le silence, et joue la musique de ce silence, elle est le fragile…la suite vrai
Elle était là en face de lui pendant qu’il créait l’idée des cahiers de bord dans ce restau près de la gare.
Il écoute les représentants, les  hommes d’affaires attablés, il entend les mêmes mots, les mêmes sons, entendus déjà dans un routier des Alpes quand il était enfant.
Il s’était dit :
« Ces gens voyagent mais je ne comprends pas de quel monde ils parlent ». Là, une boucle faite, mêmes sensations d’étranger.
Demain ce serait ce foyer de jeunes travailleurs, un public inconnu, un contact rapide sans suite. « Eclats Musiq. Mots de l’aujourd’hui-demain »
il avait écrit sur le programme.
Ils iraient monter leur décor et jouer « Leur vies ». C’était le scénario le plus simple et le plus direct qu’ils avaient trouvé.
Puis ils quitteraient la ville, avec parfois l’idée de l’inutile, pas vu d’affiche, pas vu de spectateur ou si peu !
Si, le lendemain dans les rues avec la certitude des visages ouverts à eux, encore faut-il qu’ils sachent qu’ils existent.

Des nuits de froids de carlingue, des nuits de chambre sordide mais aussi des nuits de château.
En Mayenne ils dormirent au château de St Suzanne pour un spectacle le lendemain : c’était toujours grâce à ce lendemain et à cette veille
que les portes s’ouvraient, les mains, les sourires, et parfois encore beaucoup plus.

Dès qu’il entra dans le château, il eut l’impression d’être déjà venu, « elle » ? resta dans le silence et le silence allait très bien à ce lieu.
Déjà venus ? Ensemble ? Mais alors avant… la naissance…Il connaissait les pièces, parcours familier. Il traversa la visite sans surprise
dans un brouillard poétique d’un temps où il ne fait que penser, marcher dans le parc. Passe-siècle, solitude, rêverie, le tout intégral dans un buisson,
un arbre, un ciel, une nuée de couleur, la compréhension dans l’infiniment simple.

il pensa que passé présent futur étaient dans une certaine dimension, collés ensemble ils auraient passé quelque temps dans cette dimension qu’il revivait.
Le souvenir du présent actuel. Il aurait simplement eu le « souvenir », avant d’avoir vécu la scène…

         Mélo traverse temps ? Mais dans ces murs de leçon d’histoire… il préféra opter pour « être déjà venu ».
         — « On se serait rencontrés avant cette vie ? »
         — « Peut-être que nous vivons , nous jouons ensemble depuis plusieurs centaines d’années ? »
         — « Cela expliquerait la fatigue ! »
         — « Et l’urgence qu’il y a quelque chose à comprendre ».
         — « A notre rencontre dans l’îlot sacré à Bruxelles, j’avais vraiment la sensation de te connaître. C’était dans l’ordre du temps, du programme qui me dépassait ».
         — « Toujours recommencer à chaque fois ».
 
Puis ils furent seuls dans le château, dans le bureau où est passé Henri IV, là, sur le bois où il écrivait sur les affaires du Royaume. C’était l’hiver…
un jour d’hiver glacé, se déshabiller était un défi, une fois fait, avec les caresses et la force du lieu, une fine couche de chaleur habillait la nudité.

Devant une cheminée au feu monumental ils firent l’amour, et les rêves dans ce lit royal où les courtisanes se pâmaient. Le musc des flancs rebondis
et l’extravagance de ces coucheries montèrent jusqu’à eux dans le sommeil. Et la force brutale de ces ans.

Le temps des hauteurs  mais avec de l’autre côté l’injustice, et les guerres. Ils ne trouvaient pas d’asile dans l’histoire ou dans le contemporain,
de livres, de philosophie, d’époque à complètement adhérer.
Peut-être certaine ligne spirituelle, mais le côté cosmonaute manquait, la quotidienne science-fiction…

Ressac d’angoisse au lycée de Briançon.
Impossible de régler le son, une longue salle avec un plafond bas couvert d’une substance qui boit la puissance, et entre de suite dans le larsen.
« D’il » voulait annuler, ne pas donner ce sifflement, ce petit rien de son.
Etre là pour une énorme fête, après avoir vu les mecs et les filles dans la cour.
Avoir envie de leur porter des sens plein la tête, ils avaient les traits pour recevoir cela ! Et les machines qui ne voulaient pas sortir leur puissance, avec ce plafond-là…

Se barrer ? Fuir. Prétexter tout. La sono entourait souvent les spectateurs. La table de mixage était sur scène, elle, entrait dans le théâtre,
c’était la table de mixage du temps.   
Ici, impossible, elle ne mixait rien. Partir, filer, foncer dans un restau, oublier la technique.
Morice avait organisé le concert où il était pion. On pouvait sentir dans son regard que ce serait dramatique pour lui. Personne ne pourra comprendre l’histoire du son.
C’était une fuite, sans jouer.
— « Ils ne savent pas régler leur son, ils jouent les vedettes… annuler au dernier moment ».
Morice était le  Personnel Ménager Satellite  du duo, celui qui cherche le spectacle, signe les contrats, s’occupe de tout. Cela venait de se faire.
« Ils » l’avaient rencontré dans un spectacle qu’il organisait au château de St Suzanne.
Flasch la rencontre et puis il avait pris leur route.
Il passait plusieurs mois avant pour organiser.
Il fallait jouer. Jouer. Pour lui, là où il avait tous ses amis. Le plus horrible concert avec la hargne.
Jouer très fort et entendre un tout petit maigre son ou un retour de métal aigu.
Quand c’était l’apocalypse sur la scène, « elle » entrait dans la musique
ou ce qui en restait, superposant son monde de pensées intraduisibles, qu’elle-même ne saurait peut-être jamais lui transmettre, et elle faisait calmement,
magiquement son travail, son emploi qu’elle avait suivi par instinct et par présence d’amour. Elle était dans la perfection de son rôle, quoi qu’il arrivait de sons,
de pannes, ou de volcans dans la salle.

Pour lui le son faisait partie du spectacle qu’il avait à gérer, c’était l’instrument n° 1, le port de la voix, de l’histoire, et il rentrait dans un combat
pour aller jusqu’à l’oreille de celui, celle, ceux qui sont venus devant pour faire connaissance.
C’était parti, et l’horreur sonore pour le conducteur.
Une petite brune, assise en tailleur au 2e rang, bohémienne cosmique d’une BD sensuelle, une Laureline sans Valérian, ondulait sur le rythme,
avec des yeux captés, et « il », tomba et s’accrocha dessus.
Quant tout lâchait et qu’« il » allait mourir dans le gouffre larsen monté comme un cyclone,
que sa rage jouait, qu’il allait s’écraser, il cherchait des yeux la bohémienne et lui disait intérieurement :

— « Envoie-moi ton balancement, ton déhanchement, ta vague ».Et elle envoyait. Elle est venue plusieurs fois le rechercher quand il sombrait.
Il respirait dans la nuit de ces yeux. Le spectacle se joua.
Quand tout fut fini, ils se sont retrouvés entourés d’êtres qui avaient été nullement gênés du son, de suite dans le contenu, en laissant la forme à d’autres.

La bohémienne était tout près à gauche de lui, ils allaient tous au même cap. Pouvait monter de suite dans le vaisseau, se laisser amener ou prendre les commandes.
Ils se sont dit des banalités et des mots silencieux, des embrassades tout entières.
— « Encenser un instant, un possible le vivre encore, pour le vivre mieux  ».
Puis le surgé, un flic, un surveillant ? sont apparus pour tout couper, pour faire rejoindre leurs dortoirs.
— « Il y a toujours un surgé, un flic, un surveillant ».
 
Ils ont rangé le matos : c’était très long, chargé : c’était très lourd, cherché un troquet : c’était tout fermé. Roulé, trouvé une lumière, un routier
pour « s’en jeter un » très violemment : c’était très faim.
  Reprendre la route, trouver un coin de départementale avec ruisseau, collines et les oiseaux apaisants.
Sac de couchage deux places, espace moelleux dans le large du camion, remonté jusqu’à la bouche, nez juste au-dessus, quelques gouttes de lavande et « voyage ».
 


Si leur spectacle était plus un rituel qu’un spectacle, « il » eut besoin de se pencher vers les rituels définis comme une sorte de fête pour le passage ,
une provocation pour le changement, un départ vers…
On peut voir des rituels partout : dans les grands spectacles, les festivals, les danses, tout ce qui tend
vers la lumière de la perfection de l’aspiration, dans la vie ordinaire à la campagne : toutes sortes de gestes répétés avec les saisons, les graines,
rythme du changement de la vie dans une continuité, ou la mort et la naissance sont des événements naturels, comme le semis, les actes de culture et la récolte.
Humain, fleur, animal, légume, tous, baignés dans la rivière silencieuse du temps. Même en dehors de toute croyance religieuse, le sacré saute aux yeux
si on laisse vivre la nature. D’autres rapports avec le ciel, en ouvrant des perceptions, en captant des signaux.
La voix, tout le corps comme outil de passage.
 
Loin il y a l’indien, fait du vent et de l’herbe, l’indien du chant du maïs, celui qui cultivait l’amarante, la quinoa, l’agastache, l’échinacéa et les passiflores,
celui qui rend grâce à la terre qui le soutient, qui peut encore provoquer l’arche végétale.
Celui-là qui peut être aussi l’africain griot du grand remède.
Créant des passages quand c’est la saison, l’âge, le moment précis, en prenant certains produits de sa terre, à un certain instant de sa vie terrienne.
Dans ce sens-là, apporté en cadeau pendant un spectacle, « il » racontait souvent le voyage du morceau de terre de feu, mangé un jour de grande faim écarlate
dans une halte amie, eux deux seuls, en plein nettoyage de la maison de la tête, avec les signes des grands festins avec de la tomate et une pensée pour celle,
venue de loin pour les voir jouer, en apportant, d’après elle : un fortifiant créatif… « Vraiment pour vous, ce cadeau, comme de moi ».

La beauté minérale de ce rocher et de celle qui le portait déjà enfuie, s’était déjà mixée avec le synthé dans le tournis du potentiomètre.
Frôlements, « ils » en reprirent longuement, gonflèrent le vaisseau sensuel. Elle fit la cavalière légère, lui le cheval immobile.

Ils chevauchèrent, se lavèrent, en reprirent, ils chevauchèrent. Elle fut une cavalière qui maîtrise, elle était juste au centre de son silence
qu’elle connaissait pour l’avoir longuement parcouru. Tous les jours quand elle était dans la bonne phase sans angoisse elle était dans ce rituel-là.
Elle n’avait pas besoin de terre de feu, ni d’aucune fumée dans le versant éclairé de son voyage.

Lui, eut le coeur qui se dédouble d’autres vies contenues, s’étouffe, prend un livre au hasard dans le mur de bibliothèque, fonce à la fenêtre, l’ouvre, respire,
tout redouble et se met en marche.
Le livre c’était Les chemins de la sagesse,  la marche c’était trois voix en même temps.
L’inquiétude c’était elle : « Fais attention, tu en as pris trop ».

Une première voix qui s’adresse à elle, banale, même pas sa vie des  habitudes , mais drôle, dérisoire, qui allège.
Une deuxième voix : intérieure, réglage grave, médium tranquille qui s’adresse aussi à elle à l’intérieur. Puis à lui. Il trouva comme la voix d’un père,
son père avant qu’il soit voyageur, ou à sa dernière rencontre. Un père en accord qui a beaucoup de conseils et d’amour, un père à côté pour l’aider
s’il le demande, s’il pense encore qu’il est là, à droite de son épaule. Pour lui envoyer d’où il est un soutien, une assurance complice, lui sauver la vie s’il le faut.

La troisième voix, enfouie, plus intérieure encore, un souffle qui formerait les mots, s’adressant en direct à lui.
C’est un peu, même exactement la voix de chanteur, que je voudrais avoir, moi qui vous écris…de cette époque
e.
Le voyage fut en trois lieux. Cette chambre dans une maison amie, un lieu pour quelques heures.
Un loft en hauteur d’une principauté genre Monaco, avec une baie, champ de vision sans fin avec le temps, le temps pour faire…
Passant d’un lieu à l’autre et pour finir, Etats-Unis, peut-être, genre Californie, des serres avec des fleurs inconnues, mais des programmes urgents,
des événements à organiser, bouger de partout.
Les trois voix s’étaient inscrites. Elles revinrent sans prendre aucune substance dite hallucinogène.
D’ailleurs leur traversée silencieuse était déjà un hallucinogène naturel.

Le lendemain il y eut un spectacle. C’est pendant celui-ci que descendit le morceau de terre de feu.
Le rangement du matériel fut un peu marteau sur la tête, le repas qui s’ensuivit fut couple mutant chez des animateurs socio-culturels.
« Prenons des photos, gardons des traces, des preuves quand le moment sera venu d’en parler… je les ai vues à ? près de Lyon-France, dans un revers intra-temporel… »


 
                  
        
                                                                                                                                                                                                                                             SUITE



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