Voyailleurs suite 2



Courir dans des couloirs infinis plus noirs et poussiéreux que des tunnels

Entendre un autour sans le comprendre        Connaître leurs langages       Les voir vivre sans pouvoir les imiter          
Avancer d'autres latences
   Etre piétiné    Cacher les plaies    Etre refoulé    Chercher une main  Brûler à la glace des statues      Les brûlures pénètrent comme un acide 
S'envahir d'hurlements de sirènes
   Port où coule de la fonte et des minerais mouvants et visqueux, croupis de germes de fin avant le départ,
du bruit en fait et en mémoire :

Il écrivait des sortes de chansons, faisait de la photo plutôt comme des mots et s'angoissait comme tous les ados. Il n'y a pas de quoi en faire une histoire…         
Enfant, peu d'école         Beaucoup de maladies.
   Ce n'est pas une raison…
Au retour c'est toujours le travail sur la source, où est-telle ?
La certitude de cette fois, foncer, base-horaire-plan-force sourde à la peur
Que rien ne vienne arrêter le voyage     Ni glace, ni gourou, ni mal, ni coupure, ni créancier, ni fatigue, ni police               
juste le flash back du grand ciné et le héros sortant vainqueur de l'impasse.

Dans la journée réelle il développait des photos de vacances pour son patron, mais comme il n'y avait pas assez de photos et de vacances en ces temps-là,
il promenait aussi le chien de la boutique dans tous les sentiers où cela sentait bon rêver, tous les sentiers préparateurs de lointains.
Plus tard il est en usine, a des machines à photos, mais l'usine.

Puis avec un harmonica tout bascule en un groupe de musique.
— "C'est un passe-temps ! Tu ne vas pas en faire ta vie ?"
— "C'est trop tard"
— "Tu n'es pas en mesure"
— "Justement cela sonne mieux dans la tête déjà !"
— "Viens écouter".
C'est parti pour le groupe, répétitions tout seul dans sa chambre, rattraper le niveau, avec eux une fois par semaine,le garder.
vers une vie où tout est permis, une présence toute la journée, une case ouverte dans un petit coin de tête,
des spectacles dans des vieilles salles des fêtes, des arrière-salles de café, des bals comme du temps d'après-guerre.

Leur son est un mélange d'ouest-américain, avec un chanteur Aufray-Escudéro  mixé, un charmeur de public, derrière les folk-singers, tout basé sur les harmonicas.

 Une audition au Club Méditerranée.    Dans la bouche les notes vont trop vite, accrochées par les lèvres à un rêve.
— Vous pouvez être libre dans quinze jours ?" lui demande la responsable des orchestres.
Explosion/   Il démarre la vie des départs.
— "Nous vous engageons six mois en Israël pour commencer !"
La jubilation de demander son compte à son patron
— "By ! je vais faire l'artiste". S'arracher du nid, l'avion très haut décolle un niveau dans les oreilles. L'arrivée de nuit, le souffle chaud, éclat de fêtes,
le soir du premier anniversaire des six jours. La guerre a encore des traces, le long de la route menant au village. C'est bien le changement de vie.

Les couleurs d'Israël en Mai
Des pierres roses sur les ruines terres de Sienne
,   rouler en vélo rouge vers la mer,toucher des bananes vertes,prendre des bains, volets clos
à l'heure la plus chaude, dressée.    Césarée avec le skiffle : c'est son groupe, abasourdi comme lui d'être là, d'avoir tout lâché, mais le job musical les lâche aussi.

Neuf fragiles complètement au début de tout.
 — "C'est trop bizarre pour danser !" disent les chefs de village."nous ne voulons pas vous garder !"

 Et le voilà reparti en boeing comme un vrai producteur pour régler les affaires du groupe, car il n'y a plus de ligne, plus de téléphone, ni de télex avec Paris.
Costume noir à veste 1830, attache-case, avec ses craintes et ses brûlures d'estomac, bien loin du mouvement que tu sais…
Mouvement d'une lointaine révolution, mais intérieurement,  tout se passe dans les nuages, les yeux sourires des hôtesses.

Atterrissage à Bruxelles, il est juste l'heure d'aller travailler ! Rires dans l'aéroport. Une fille qui vend des gaufres prend le sourire pour elle et y répond sensuel rosé,
envie de l'aimer, rester ici, pourquoi pas lâcher le groupe. Poussé dans un car, la Belgique défile, voyageur sans passé, vers la révolution,
haltes dans des cafés, dans les langages échauffés liqueurs houblons, la frontière,

et le visage d'une jeune américaine à côté, elle s'appelle Irène Scholes. Avec le skiffle il chante "Irène Good night", ce sera elle !
Sa petite fille sur les genoux, beauté de Floride.
— "Elle me raconte les parties aux envols, le racisme, Dylan,
les bagarres des rues, la libération sexuelle de son côté,la beat generation, le tempo et sa préférence pour Simon et Garfunkel duo tendre et éclairé,      
nous traversons l'Amérique
Funky street, Aretha Franklin, nous arrivons à New-York.
La nuit tombe, mais on annonce Paris, je suis surpris.
La banlieue est vide        sommeil et silence, les gens ont des drôles de visages, la petite fille d'Irène vient s'asseoir sur mes genoux, une rue tout en projecteurs !
On tourne un film incroyable, casques et boucliers, regards de haine. Mais des gens de notre car nous expliquent, pendant que nous parlions,
la radio de bord annonçait les barricades, le film réel de la Révolution. Ma prise de conscience était dans mes angoisses, je me suis senti à l'aise en pays de connaissance,
 j'étais de l'autre côté, celui où l'on ne pige pas.          Si l'on pige parfois l'on ne formule rien.

Tout dans son silence abasourdi écrasé, sentir juste sentir !
N'est-ce pas le principal ? Fumée, bagarre intérieure contre soi-même, tomber dans cette apocalypse joyeuse, cinéma révolutionnaire,
là, avec Irène et sa fille, tous trois interrogateurs, paumés !  Mais bien. Pas de taxis, nous arrêtons une camionnette,
je lui explique pour amener Irène chez sa soeur, il me raconte la Sorbonne et ce que tu sais…

L'histoire ! Lui il camionne pour le fric, le risque peut-être de faucher la camionnette du patron et courir toute la nuit en taxi sauvage.
J'écoute, je raconte aussi mon histoire, je regarde Irène qui me regarde. Je ne rêve pas, je traverse costumé en dandy, une révolution qui est la mienne, au fond.
Et je suis aimanté d'une américaine que je vais quitter dans quelques instants.

On a trouvé la rue, on cherche le numéro, j'essaie de copier son visage, j'ai envie de lui parler, je lui offre du silence, Good night Irène, non merci bien, je sais où coucher,
j'ai des amis, merci bon séjour, on s'écrit ok.

Mais je ne sais plus où aller, je n'ai pas d'amis, pourquoi je dis toujours l'inverse de mes pensées ? Je continue le taxi improvisé, le contact va vite,
l'ambiance de révolte qui l'accélère, je n'ai pas d'argent français, on m'en donne. Il me laisse au hasard vers 4 heures dans une rue calme, un néon d'hôtel je rentre.
Je m'endors dans un vieux lit boisé.

Cerveau meurtri sous un gros édredon rouge   casque   Irène   le feu.
Le lendemain il est déjà midi. Recommencement et folie. Bien sûr je ne vais pas régler l'affaire pour mon groupe, j'arrive juste à savoir que personne ne sait plus rien,
je récupère seulement un billet de retour, je n'ai pas envie de revenir aujourd'hui.

A partir de ce moment je rentre dans un bouquin d'histoire, d'un historien avec moi, avec nous, qui pourrait dire "C'était très grand". Bien sûr il fallait quitter l’avant,
vivre le côté poussière et sirènes. Un appel, une position de la terre avec les étoiles, l'être qui avait été de ce battement, mais qui avait tout oublié,
enregistré et tout oublié ! Des anciens combattants, militage, et planeries qui ont suivi. L'être serait prêt tout juste pour le balancement avec l'ordinateur.
Il aurait juste l'âge au senti des jeunes fous du synthétique. Bien plus, de la révolution intérieure permanente du coeur !…".

Je cours n'importe où, je me retrouve dans un bistrot à la table d'un garçon très Modigliani, pas du tout là !, serrant un carton à dessin,
on se retrouve très loin, à deux très loin, cela fait une présence, on part ensemble vers la bagarre.

"Il faut prendre cette ruelle, nous y serons plus vite, une tâche de crs, les matraques courent à l'avant, dis le peintre, bon à la course ! fonce !
On est fait, prends à gauche !" Je m'essouffle tout seul à la traîne, le peintre a disparu, j'ai sa toile dans les yeux, tiens c'est calme ici.
Je m'asseois à la terrasse d'un café, on me paie deux Carlsberg, j'me raconte encore, j'étonne, pas couleur locale, avec mon costard et ma valoche,
je repars avec les gens on s'invite de partout mais on se perd, on se retrouve aussi dans les mêlées, on se trompe de côté, tourner, retourner pour se retrouver,
marcher, apercevoir le dos des ennemis, j'me retourne, des casques arrivent, j'file, j'suis un indien isolé, je tombe corps à corps avec un pote d'Israël,
juste le temps de s'étonner, on cherche à sortir du guêpier, une trouée, une foule amie, on parle fort, on se perd, pavés, mains de travailleurs, les yeux cernés des filles,
tout le monde court, j'vomis, je suis à la traîne, le calme, le jour se lève, trou bleuté jetant une lumière plus haute que le néon et l'explosion qui s'éteint,
je remets mon veston fripé, j'ai froid.
Je dors une seconde en marchant, je m'asseois sur une poubelle, ça sent les sardines grillées, j'ai très faim,
la fenêtre est ouverte, invitation, j'enjambe, on me sourit, quelle friture, quel repos.

Dans la matinée on ressort tous les quatre boire de la bière dans une sorte de halles, où les commerçants agressent. Je m'endors sur le dernier pichet,
avec ces connaissances faites en trois mots.
Fin d'après-midi, je remarche, guet-apens partout, comme la veille. Cour d'un grand hôpital je reste à regarder l'action,
les travelings, les brancardiers très jeunes, les infirmières sexuées.

Un film du dimanche après-midi sans censure sur les gavroches de l'ère du verseau.

Je remarche, retombe dans un mauvais coup, m'en sors, des jours passent de même intensité. Tiens ! je veux repartir, retrouver mon groupe,
l'Israël, et ma révolution à moi si longue. Mais je suis encore bloqué, fumée, larmes, crachats, des gens courent, je les suis, j'me retrouve sur un boulevard,
c'est le boulevard du futur. Les sirènes sont loin, je marche, trouve un bar pour demander mon chemin, c'est une Sorbonne de quartier, tout le monde crie,
prend la parole, j'écoute, j'm'envoie trois ballons de rouge et je plonge dans l'éloignement de la nuit, les ombres, très loin les sifflements des ambulances,
la nuit solitaire, une impression de fête au loin. — "Un combat à refaire plusieurs fois, faire sauter la tyrannie des vieux mondes et celle pirate et cachée".

Un long dimanche sans habitude, un rayon de ciel d'hiver dans une impasse, je marche dans la nuit longtemps.
Derrière les arbres, une autre ombre déambule saoule, un grand corps dressé chantant disparaît l'ivresse à la main dans la nuit de tous les possibles.
Une voiture s'arrête enfin, un car, un avion, je suis sale, je fais peur aux voisins, je dors jusqu'à Tel Aviv.
Clovis mon bassiste, aux cordes prêtes à éclater, me réveille avec un plateau caviar et champagne.
C'est fini ? Ce sont juste des images, gardées avec les mots dessus.


                                                                   

 


  ©copyright / Voyailleurs /  claude Yvans  2010  /                                                                                                                                            SUITE